Brahms et Le chant du destin

Johannes BRAHMS
Né en 1833, d’un père petit musicien hambourgeois, qui aurait très vite décelé chez son fils une oreille absolue, Johannes BRAHMS suit dès sept ans ses premiers cours de piano avant d'être confié à un certain Eduard MARXSEN qui ambitionne de faire de lui un virtuose et y réussira au point d'être davantage connu à ce titre que du fait de ses propres compositions musicales. MARXSEN donne également au jeune BRAHMS des leçons de composition et d'harmonie et celui-ci restera à jamais marqué par BACH, MOZART et BEETHOVEN.
Depuis ses premiers concerts, donnés dès 1848, son talent de pianiste est reconnu, et il a commencé à écrire des oeuvres, principalement des lieder et des pièces pour clavier. L'appui de Robert SCHUMANN lui vaut une célébrité certaine, mais, perfectionniste intransigeant, il détruit nombre de ses pièces et supporte mal, en 1859, l'échec de son premier concerto pour piano, fruit pourtant de cinq années de travail.
Installé désormais à Vienne, et tout en se produisant régulièrement dans des programmes qui confirment ses qualités de virtuose et lui valent une aisance certaine, il revient à BACH, étudie Roland de LASSUS et PALESTRINA et se met à composer pour quatre et six voix. Créé en 1868, Ein deutsches Requiem, Un Requiem allemand, composé à la suite du décès de sa mère mais dont la genèse remontait à une quinzaine d'années, sera finalement accueilli avec enthousiasme.

1868 marque également le début de la composition du Schiksalslied, Chant du destin, sur un poème en trois strophes extrait d'Hyperion ou l'ermite en Grèce, roman de Friedrich HÖDERLIN paru en 1798 que BRAHMS venait de découvrir par hasard dans la bibliothèque d'un ami. La composition s’en montrera toujours aussi laborieuse, Brahms se refusant à conclure sur la désespérance du texte pour confier aux seuls instruments le retour à l'apaisement initial du prélude orchestral. Cette fois, l'oeuvre connaît un franc succès dès sa première audition, le 18 octobre 1871 à Karlsruhe, et Shicksalslied sera considéré comme une des plus réussies des oeuvres pour choeur de BRAHMS : ne l'a-t'on pas appelée das kleines Requiem, le petit Requiem ?
L'époque marque un tournant dans la vie du compositeur puisque la décennie qui suivra constituera sa période la plus prolifique avec, enfin, le succès de ses oeuvres majeures pour orchestre. Malgré son originalité et les nouveautés qu'il y apporte, BRAHMS s'opposera à LISTZ et WAGNER, partisans d'une Zufunktsmusik, musique du futur, et se voudra tenant d'une dauerhafte Musik, musique durable, au point que sa première symphonie, créée en 1876 et qu'il aura mis vingt ans à composer, se verra qualifiée par certains de dixième symphonie de BEETHOVEN.

Schicksalslied (Op. 54, 1871)

Le Schicksalslied – Chant du Destin – est créé en 1871, après une gestation quelque peu difficile. Brahms avait en effet choisi de mettre en musique un poème en trois strophes de Hölderlin, extrait de la longue œuvre intitulée Hypérion. Dans les deux premières strophes, le poète évoque un monde céleste de paix et d’harmonie où les bienheureux, « exempts de destin », jouissent de la source vive de l’esprit et de l’éternelle clarté – ce sont bien ces « Champs Elysées » que Brahms conçoit et nous donne à entendre dans le premier mouvement. Mais la troisième et dernière strophe chez Hölderlin oppose à cette vision de pure douceur une condition humaine faite d’errance, de souffrance et de doute. Ainsi, dans le deuxième mouvement, rapide et agité, Brahms nous emporte dans un tourbillon aveugle : nous voici ballottés, renvoyés de paroi en falaise, au fil des heures et des années, vers une incertitude sans fond. Pouvait-il terminer sa pièce sur une note aussi désespérée ? Sa correspondance témoigne des affres dans lesquelles le plongeait cette difficulté. N’oublions pas que le Schicksalslied fut mis en chantier en 1868, l’année même de la création du Requiem allemand. De même que, dans ce Requiem atypique, la douce espérance, consolatrice, vainc l’horreur de la mort, de même ici, le tragique du destin humain fait place, dans le dernier mouvement confié aux seuls instruments, à un apaisement lumineux. Brahms y réaffirme sa confiance : « Je dis quelque chose que le poète ne dit pas. »


Friedrich Hölderlin (1770-1843), poète et philosophe du royaume de Wurtemberg, aura ressenti de plus en plus douloureusement le contraste entre le monde dont il rêvait, inspiré d'une Grèce antique idéalisée, et celui où il était tristement réduit à vivre. Ayant surtout écrit entre 1798 et 1803, il passera les quarante dernières années de sa vie dans une semi-démence. Le XXème siècle finira par reconnaître l'importance et l'influence de son oeuvre.

SCHICKSALSLIED
Le Chant du destin

Ihr wandelt droben im Licht
Auf weichem Boden, selige Genien ! Glänzende Götterlüfte
Rühren euch leicht,
Wie die Finger der Künstlerin
Heilige Saiten.
Vous évoluez, la -haut, dans la lumière
sur un terrain moelleux, bienheureux esprits !
De scintillantes brises divines vous effleurent délicatement,
comme les doigts de l’artiste les cordes sacrées.

Schicksallos, wie der schlafende Säugling, atmen die Himmlischen ; Keusch bewahrt
In bescheidner Knospe
Blühet ewig
Ihnen der Geist,
Und die seligen Augen /
Blicken in stiller,
Ewiger Klarheit.
Protégés du destin, comme le nourrisson endormi,
respirent les êtres célestes.
Gardé pur en un discret bourgeon
fleurit éternellement pour eux l’esprit,
Et leurs yeux bienheureux
regardent dans une calme et éternelle lumiére.

Doch uns ist gegeben
Auf keiner Stätte zu ruhn;
Es schwinden, es fallen /
Die leidenden Menschen /
Blindlings von einer
Stunde zur andern,
Wie Wasser von Klippe /
Zu Klippe geworfen,
Jahrlang ins Ungewisse hinab.
Quant a nous, il ne nous est donné nul endroit pour nous reposer.
Dépérissent, tombent les hommes qui souffrent
aveuglément d’une heure à l’autre,
Projetés, comme l’eau du torrent, de rocher en rocher, 
A longueur d’année dans la plus profonde incertitude.



source:gutenberg.spiegel.de/
traduction:  Plantagenet



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